TERRITOIRES - EXPOSITION
ROBERT RADFORD
Robert Radford, exil, mémoire et formes du sacré
Robert Radford, exil, mémoire et formes du sacré
Par Gladys Acramel - Avril 2026
Autour de la rétrospective « Retour à Pointe-à-Pitre » (du 11/04 au 29/06/2026, Pavillon de la Ville du Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).
«Retour à Pointe-à-Pître»
Né à Pointe-à-Pitre en 1946, Robert Radford grandit dans un environnement profondément ancré dans la mémoire insulaire.
À l’époque de l’enfance de Radford, Pointe-à-Pitre n’est pas seulement un centre urbain : c’est la ville des familles établies, des appartenances visibles avec ses codes, sa retenue, ses hiérarchies feutrées.
La ville vit alors dans une densité sociale, religieuse et symbolique, rythmée par les cloches de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul.
Il quitte la Guadeloupe à l’âge de quatorze ans, expérience qu’il vit comme une rupture fondatrice :
«quand je suis parti, je n’ai pas compris pourquoi on quittait cette île ».
Exil, mémoire et formes du sacré
Pour ces sociétés post-coloniales (Guadeloupe, Martinique), partir en France relevait d'un mythe structurant - le départ comme horizon de prospérité - dont la violence réelle demeurait largement tue. Ceux qui étaient déjà lot bow* taisaient souvent, par pudeur ou par fierté, la brutalité du choc. On partait sans toujours savoir qu'on quittait vraiment. Dans sa perception, Radford fait corps avec ces pertes - celle du territoire, de la scène pointoise et de son enfance symbolique - dans une expérience sans cesse rejouée.
Revenu place de la Victoire à Pointe-à-Pitre, il dit « j’ai vu que les maisons sont brûlées, abandonnées, détruites […] je me suis mis à pleurer parce que c’était devenu vide, je perdais mon enfance » (citation extraite de l’entretien avec Sophie Ekoué - RFO, 15 avril 2005).
L’arrachement à l’île, devient chez lui une structure durable de perception à partir de laquelle se recompose toute lecture du monde.
En France, il s’inscrit à l’école d’art de la rue des Bons-Enfants à Paris et réalise sa première exposition en 1968, à vingt-deux ans.
Sa trajectoire se forme ainsi dans le contexte intellectuel et plastique des années 1960 et 1970 au croisement de celles de la modernité tardive, des héritages surréalistes, de l’expressionnisme abstrait, mais aussi d’une conscience diasporique qui ne cessera de traverser son œuvre. (L’île de Gorée (Gorée ou la maison des esclaves), Robert Radford, 1989, huile sur toile, 130 × 130 cm, collection Ville de La Verrière).
La peinture devient pour Radford le champ d’inscription de questions historiques, politiques et existentielles. L’exil, l’identité, la mémoire, y apparaissent comme des forces entremêlées, de la Caraïbe à l’Afrique, en passant par la Palestine ou la Grèce.
Sa peinture se fait alors tentative de rémanence à travers des formes sensibles qui irriguent l'ensemble de son oeuvre : l'eau, la mer, la courbe, le corps, la fluidité organisent la matière picturale. Cette logique organique se déploie avec évidence dans le Polyptyque Descente de croix I, II, III, IV, Série « Les sanglots de la terre », 1993, où il peint une figure féminine, dans une nudité blanche, dépourvue de visage, suspendue par une étoffe à une croix monumentale, semblant s’y livrer sans résistance….
*De l'autre coté [de l'Atlantique]
L’univers symbolique de Radford prend donc naissance dans un espace antillais fortement travaillé par la présence chrétienne.
Son œuvre est pourtant traversée par un syncrétisme profond. Radford ne se limite pas à une iconographie confessionnelle stable. Son imaginaire puise aussi dans le vodou caribéen et dans les spiritualités de l’Afrique de l’Ouest.
Ce déplacement est essentiel. Il montre que, chez lui, le sacré ne relève pas d’un système clos, mais d’une circulation de formes, de croyances, de survivances et de transmutations. Ses peintures comme ses dessins élaborent ainsi un espace symbolique où les héritages ne s’excluent pas.
Dans ses œuvres Baron Samedi (1978) et La Nuit des Barons (2002) , Robert Radford convoque l’univers des lwa du vodou haïtien, figures intermédiaires entre les vivants et le monde des esprits.
Baron Samedi, chef des Guédé (esprits liés à la mort, aux ancêtres et aux cimetières), y apparaît comme une figure centrale.
La composition des deux toiles se caractérise par une prédominance du bleu, qui renvoie à une cosmogonie diasporique, où la frontière entre visible et invisible demeure mouvante.
Il figure le panthéon vodou avec précision, en mobilisant là aussi ses codes - costume de croque-mort, haut-de-forme, visage de crâne, présence du rhum, présence du rouge sang.... - au sein de compositions denses et animées. Cette représentation se distingue des référents chrétiens, où la mort tend à être envisagée comme une temporalité circonscrite, placée dans un registre du dépouillement.
Baron Samedi, 1978, technique mixte,
73 × 92 cm,
Collection Conseil départemental (Communauté de Marie-Galante)
La Nuit des Barons, 2002,
acrylique sur toile, 73 × 92 cm,
Collection du Conseil départemental et du Musée de Marie-Galante
Dans Lama Sabach Stani, série Les sanglots de la terre (1993), ainsi que dans Ex Voto I, série Les sanglots de la terre (1992), son langage plastique se fait plus épuré : de vastes aplats de couleur structurent la composition. La toile est traversée ou encadrée de signes symboliques chrétiens (croix monumentales ou discrètes, vierges, auréole, faible saturation chromatique). Il déploie un geste ample à l’échelle de formats importants.
NOTES SITUÉES SUR L'EXIL
L'exil, non comme départ mais comme arrivée
La rupture née de l'exil n'est pas toujours nommée au moment où elle se produit : elle se constitue rétroactivement, depuis le lieu d'arrivée. On n'a su qu'on était partis qu'une fois arrivés. Ce que la pensée nomme temporalité après-coup touche ici à quelque chose de plus large qu'une biographie : toute une génération antillaise a vécu ce départ sans départ, cette perte sans deuil immédiat, ce silence poli autour de la brutalité du choc.
Le retour impossible
On ne revient jamais "au pays" quitté - on revient à ce que l'île est devenue sans nous. Le lieu natal a continué de vivre, de se défaire, parfois de brûler.
Ce que l'exilé retrouve n'est donc pas son passé, mais le futur que ce passé a eu sans lui. Edouard Glissant le savait : le retour n'est pas une étape : c'est un second départ, vers un lieu qui est désormais, lui aussi, une forme d'étrangeté.
Le revenant
Il y a une dernière figure de l'exil, la plus silencieuse : celle du retour posthume. L'œuvre qui réintègre un territoire après la mort de celui qui l'a faite n'est ni tout à fait présente ni tout à fait absente. Elle réclame, depuis l'autre côté, une place dans le paysage symbolique qui n'avait pas su la retenir de son vivant. L'exil, dans ce cas, ne finit pas : il se transforme en une dernière forme d'adresse.
Le retour de Robert Radford au Pavillon de la Ville de Pointe-à-Pître, ne clôture pas un simple mouvement biographique mais est la condition même de son oeuvre.
Radford se trouve réinscrit dans un territoire qui, de son vivant, ne l’avait pas pleinement retenu ni reconnu à la mesure de son œuvre.
Ce retour devient aujourd'hui posthume, puisque l’artiste revient par ses toiles, après sa mort, dans la ville matricielle.
Ce thème du retour peut aussi se lire en écho avec une autre place : celle, symbolique, ambiguë et irréductible qu'occupe l'Afrique dans la conscience diasporique caribéenne.
En cela, il rejoint, dans une profondeur historique ce que Aimé Césaire n’a cessé de penser : la mémoire longue du déplacement noir, de l’arrachement, de la traversée et de cette quête de réinscription qui ne finit pas.
Parcours d’artiste
En 2025, son œuvre L’île de Gorée (Gorée ou la maison des esclaves) (1989, huile sur toile, 130 × 130 cm, collection Ville de La Verrière) est présentée dans l’exposition «Paris Noir Circulations artistiques et luttes anticoloniales, 1950-2000 » (du 19 mars au 30 juin 2025), Le Centre Pompidou, consacrant sa place dans une histoire élargie des artistes noirs.
Lire le parcours
Expositions personnelles
1982 — "Espaces", Marais noir, Paris
1984 — "Les risques du convoité", Galerie Raum & Kunst, Hamburg
1987 — "Avant-pays", Galerie AO, Antibes
1989 — "Exil", Galerie J. Boulanger, Paris
1990 — "Chroniques d’exil", Galerie ARTE VIVA, Levallois
1991 — Galerie Lavigne, Bastille, Paris
1991 — "Cendres et Poussières", Centre Culturel de la Verrière
1992 — "Ex-voto", Galerie Phal, Paris
1992 — "Lettres bohémiennes", Galerie ARTE VIVA, Levallois
1993 — "Femmes fatales", Galerie ARTE VIVA, Levallois
1996 — "Le grand canal", Galerie ARTE VIVA, Levallois
2001 — "Chroniques créoles", Galerie ARTE VIVA, Levallois
2002 — "Suscitose oh", Galerie Phal, Paris
2006 — "Haute tensions, Palestine", Galerie Younique, Paris
2015 — "Égrégore", Galerie ARTE VIVA, Levallois
2024 — "Robert Radford", Écomusée, Habitation Murat, Marie-Galante
Expositions collectives et salons
1970 — Manifeste, Groupe Surréaliste RuPTure, Galerie du Ranelagh, Paris
1973 — Automatisme-Abstrait, Groupe Surréaliste RuPTure, Galerie Vercoamer, Paris
1975 — Pour un Art situé, Groupe Surréaliste RuPTure, Galerie Satan & C°, Paris
1977 — Autour d’une collection, Groupe Surréaliste RuPTure, J.M. Place, Paris
1978 — Manifestation de soutien à la Jeune Peinture, Maison du Luxembourg, Paris
1978 — Salon de la Jeune Peinture, Palais des glaces, Paris
1979 — "Au lieu d’images", MJC rue de Belleville, Paris
1979 — Salon de la Jeune Peinture, Paris
1984 — Peintres de la Caraïbe, Oullins, France
1984 — Biennale de la Havane, Cuba
1987 — Art Jonction International, Nice
1987 — Salon de Montrouge
1987 — Artistes Francophones d’Amérique, Paris
1988 — Salon de Montrouge
1988 — Salon Grands & Jeunes d’Aujourd’hui, Paris
1989 — Signes, Codes, Symboles, Paris
1989 — Festival d’Art Contemporain, Nancy
1989 — Mac 2000, Grand Palais, Paris
1990 — Mac 2000, Paris
1990 — Salon Grands & Jeunes d’Aujourd’hui
1991 — Salon Grands & Jeunes d’Aujourd’hui
1992 — Salon Grands & Jeunes d’Aujourd’hui
1993 — Salon de Bagneux
1993 — Salon Grands & Jeunes d’Aujourd’hui
1993 — Galerie Phal, Paris
1993 — Arts & Sports, Paris
1994 — "La route de l’art, la route de l’esclave", Arc et Senans
1995 — "Le génie créole", Le Monde de l’Art, Paris
1995 — "Itinéraire - Mémoire", Galerie Phal, Paris
1997 — "La route de l’art, la route de l’esclave"
1998 — São Polo, Santo Domingo
1999 — Martinique, Guadeloupe, Guyane
2001 — "Les insolites", Galerie Phal, Paris
2002 — "Le temps des dieux, le temps des mythes", Galeries Phal, Paris
2025 — "Paris Noir Circulations artistiques et luttes anticoloniales", 1950-2000
Le bleu dans la Caraïbe et l'Amérique noire, entre protection,
mémoire et cosmologie
Dans les cultures afrodescendantes de la Caraïbe et des Amériques, le bleu est une couleur de protection et de transmission.
Les communautés Gullah de Caroline du Sud et de Géorgie enduissent les portes et les porches des maisons de « haint blue » pour repousser les esprits (« haints »).
À Tortola, dans les îles Vierges britanniques, le Brua – syncrétisme de pratiques africaines et européennes – utilise le bleu dans les rituels de guérison et de protection.
Dans les cultes afro-catholiques ou vodous, il est associé à des entités liées à l’eau et à la sagesse.
Il incarne une cosmologie diasporique où le bleu sert à marquer la frontière entre le monde des vivants et celui des esprits.